Les loyautés qui réduisent notre liberté
Qu’est-ce qui oriente nos vies sans qu’on le sache ?
Crédit photo : Studio Payol
Nous aimons croire que nos choix nous appartiennent, que nous choisissons librement notre métier, notre manière d'aimer, d'éduquer nos enfants, de considérer notre corps, de gérer notre argent ou de conduire notre vie.
La réalité est plus complexe, car beaucoup de nos décisions sont influencées par des fidélités dont nous n'avons souvent pas conscience.
C'est ce que l'on appelle les conflits de loyauté, et mêmes s’ils sont invisibles, leur influence est immense.
Ils orientent nos choix professionnels, amoureux, familiaux. Ils sont la raison pour laquelle nous restons là où nous ne sommes plus heureux. Pourquoi nous renonçons à certaines ambitions. Pourquoi nous répétons des schémas que nous pensions avoir dépassés.
Parmi nous, certains ont le sentiment de vivre une vie qui fonctionne parfaitement de l'extérieur, tout en éprouvant intérieurement une forme d'inconfort difficile à nommer.
Que se passe-t-il quand la fidélité est plus forte que le désir de s’accomplir ?
Avant même d'apprendre à parler, notre cerveau comprend cette vérité universelle : notre survie dépend de notre appartenance. Pour être protégés, aimés et reconnus, nous devons rester reliés à notre groupe.
Cette réalité est profondément inscrite dans notre système nerveux. Les neurosciences montrent que l'exclusion sociale active dans le cerveau des régions proches de celles impliquées dans la douleur physique.
Autrement dit, appartenir n'est pas un luxe psychologique, mais bien un besoin fondamental.
Très tôt, nous intégrons donc ce qui est valorisé dans notre environnement. Certaines familles valorisent la réussite. D'autres le sacrifice.
Certaines célèbrent la discrétion. D'autres l’effort ou l'endurance.
Certaines admirent les entrepreneurs. D'autres considèrent l'ambition avec méfiance.
L'enfant observe, comprend et s'adapte. Peu à peu, il construit des croyances sur ce qu'il faut être pour obtenit l'amour, la reconnaissance ou la sécurité.
Ces croyances deviennent ensuite ses repères intérieurs.
Le problème est qu'à l'âge adulte, ces croyances continuent d'agir alors que les circonstances ont changé.
Les loyautés ne sont pas toujours visibles
Les conflits de loyauté ne prennent pas toujours la forme d'une injonction explicite, cela peut être insidieux, sous-entendu, tacite. Je vous donne quelques exemples :
Une femme n'ose pas développer son activité parce qu'elle serait la première de sa famille à réussir financièrement.
Un homme reste dans une entreprise qui ne lui correspond plus du tout, parce qu'il a appris qu’un homme résiste et fait passer la sécurité financière avant l’épanouissement personnel.
Une mère s'interdit de prendre du temps pour elle parce qu'elle a grandi auprès d'une femme qui se consacrait entièrement aux autres, en banalisant le sacrifice.
Une aînée continue de jouer le rôle de celle qui répare tout parce que c’est ce rôle qui lui a donné une place dans sa famille.
Ces personnes ne manquent pas de compétences, pas de qualités, pas d’intelligence.
Elles se rendent compte de leurs entraves. Mais elles sont prises dans un conflit intérieur : une partie d'elles aspire à évoluer, une autre craint qu'en changeant, elle rompe un lien essentiel avec son histoire.
Pourquoi le changement génère autant de culpabilité ?
La culpabilité est souvent interprétée comme la preuve que nous faisons quelque chose de mal.
Je la vois différemment. La culpabilité est le symptôme qu'une fidélité ancienne est en train d'être remise en question. Qu’elle n’est plus acceptée aveuglément.
Lorsque quelqu'un commence à envisager de poser des limites, de changer de trajectoire ou d’affirmer davantage ses besoins, il n'affronte pas seulement l'inconnu.
Il affronte également le risque symbolique de ne plus être la personne qu'il a toujours été pour les autres.
La bonne fille,
Le bon élève,
La mère dévouée,
Le collaborateur disponible,
Le pilier de la famille,
Le sauveur.
La culpabilité apparaît alors parce qu'une partie de nous continue de croire que notre valeur est directement liée à ce rôle.
Les conflits de loyauté expliquent de nombreuses impasses professionnelles
Dans les accompagnements que je mène à vos côtés, ces conflits apparaissent fréquemment autour du travail. Certaines personnes souhaitent évoluer mais ne s'autorisent pas à réussir davantage que leurs parents.
D'autres rêvent d'entreprendre mais restent salariées pour ne pas trahir un principe familial fondé sur la sécurité.
D'autres encore poursuivent des carrières prestigieuses qui ne leur ressemblent plus, parce qu'elles ont bâti leur identité autour du regard des autres.
Le problème n'est pas le manque de courage, mais que deux besoins fondamentaux s'opposent :
Le besoin d'être soi et le besoin d'appartenir.
C'est l'une des grandes tensions de l'existence humaine.
La question n'est pas de rompre avec son histoire
Face à ces mécanismes, certaines personnes imaginent qu'il faudrait se libérer totalement du passé, s’en affranchir, faire table rase, mais je ne crois pas que ce soit la meilleure voie, précidément parce que ça s’apparenterait à un exil.
Nous ne sommes pas condamnés à cette polarité, à choisir entre fidélité aux autres et fidélité à nous-mêmes.
Le véritable travail (qui constitue un effort) consiste plutôt à distinguer ce qui a besoin d’être réinterrogé, et ce qui mérite d'être conservé.
Toutes les transmissions ne sont pas des prisons, certaines constituent des ressources précieuses.
La question est donc moins : « Comment me libérer de mon histoire ? »
Que :
« Qu'est-ce que je souhaite continuer à honorer ? »
« Qu'est-ce qui m'aide encore aujourd'hui ? »
« Qu'est-ce qui, au contraire, limite mon développement ? »
Cette démarche demande du discernement, de la lucidité et souvent du courage.
Peut-on devenir soi sans renier ceux qui nous ont précédés ?
Viktor Frankl écrivait que la liberté humaine ne consiste pas à être affranchi de toute influence, mais de pouvoir choisir la manière dont nous répondons à ce qui nous est donné.
Nous ne choisissons pas notre histoire, notre famille, les circonstances de notre arrivée sur terre, les croyances qui ont façonné notre enfance.
Mais nous pouvons choisir ce que nous décidons d'en faire, et c’est là que commence la véritable liberté intérieure :
En cessant de vivre uniquement selon les règles héritées, dictées par d’autres avant nous,
Lorsque nous acceptons d'examiner ce qui guide nos choix,
Lorsque nous osons nous demander : cette vie que je mène aujourd'hui est-elle l'expression de ce que je considère comme juste, essentiel, fidèle à moi-même ?
Les conflits de loyauté ne disparaissent jamais complètement, mais lorsqu'ils deviennent conscients, ils cessent de diriger notre vie à notre place.
Et c'est souvent là qu'apparaît la possibilité de devenir pleinement soi-même sans renier ceux qui nous ont précédés.
Emilie Briand