Que se passe-t-il dans les coulisses d’une transition identitaire ?
Quelles sont les étapes de ce mouvement intérieur ?
Commençons par le constat : certaines périodes bouleversent toutes nos certitudes, nos habitudes, jusqu’à ce que l’on croyait vrai sur nous.
Elles modifient
Notre rapport au travail,
À notre couple,
À notre corps,
À nos priorités,
À nos ambitions.
Mais surtout, elles transforment l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Voici quelques exemples d’événements qui ont ce pouvoir sur nous :
La naissance d'un enfant,
Une séparation,
Un burn-out,
Une maladie,
Une reconversion,
La ménopause,
Le départ des enfants de la maison,
Un deuil,
Une promotion,
L'entrée dans la quarantaine ou la cinquantaine.
Ces événements ont un point commun : ils nous obligent à réinterroger notre identité, en nous confrontant à une question vertigineuse :
Qui suis-je lorsque je sens que ce qui me définissait jusqu'à présent ne suffit plus à me définir ?
C'est ce que j'appelle une transition identitaire.
Contrairement aux idées reçues, il ne s'agit pas d'une simple crise, mais d'un processus de transformation qui semble suivre trois grandes étapes (de ce que j’observe depuis que je fais ce métier) :
Étape 1 : l'effacement de soi (ou le déni)
Cette phase peut durer plusieurs années, voire des décennies.
La personne continue à avancer, travaille, assume ses responsabilités, construit sa vie. Elle prend soin des autres, répond aux attentes et elle fait tout cela très bien.
Vue de l'extérieur, tout semble fonctionner. Mais intérieurement, une fissure s’est creusée car cette personne s'est progressivement suradaptée à son environnement :
À sa famille.
À son entreprise.
À son couple.
À ses rôles
Elle est devenue ce que l'on attend d'elle et son identité s’est dissoute dans ce cumul de rôles, de fonctions.
Elle s’en aperçoit rarement au début, mais elle cesse progressivement de se demander ce qu'elle veut vraiment, elle apprend à se raisonner au lieu de s’interroger, à être utile plutôt qu’insouciante, à être fiable plutôt que spontanée, à être forte, conforme.
Les rôles prennent peu à peu toute la place :
Mère,
Manager,
Dirigeante,
Conjointe,
Aidante,
Amie, soeur, fille,
Pilier de la famille.
Ces rôles sont précieux. Ils structurent une identité, ils composent une vie entière.
Mais lorsqu'ils deviennent plus visibles que la personne elle-même, un phénomène d'effacement apparaît. Je rencontre régulièrement des femmes qui me disent : « Je ne suis pas malheureuse, non, je ne pourrais pas dire ça. Mais je ne sais plus très bien où je suis dans tout ça. »
L'effacement est un éloignement progressif de soi, qui peut contenir une part de déni parce que l’ampleur des questions qu’il soulève est effrayante.
Étape 2 : l'explosion
Arrive le moment où quelque chose craque, et ce n'est pas toujours spectaculaire.
Parfois, il s'agit d'un burn-out, d'une séparation, de l’entrée dans la parentalité, dans la ménopause.
D'un deuil, d''un diagnostic médical, d'un licenciement.
Parfois, il s'agit simplement d'une accumulation qui est devenue impossible à ignorer.
Ce qui fonctionnait jusque-là ne marche plus parce que les mécanismes de compensation ne sont plus suffisants et que les réponses d'hier ne répondent plus aux questions d'aujourd'hui.
C'est souvent une période de grande confusion, la personne doute, remet tout en question, oscille entre l'envie de changer et la peur de le faire.
Les contradictions remontent à la surface, les conflits de loyauté deviennent plus visibles, la culpabilité apparaît.
Cette phase est donc souvent vécue comme un problème, mais je la considère plutôt comme un réveil.
Car il va devenir enfin possible de transformer ce que l'on refusait de voir jusque là.
L'explosion met fin à une illusion : celle selon laquelle il serait possible de continuer à vivre durablement en agissant contre soi-même. Elle nous oblige à regarder en face ce qui demande à être réorganisé.
Étape 3 : la réorganisation
Cette étape est sans doute la plus importante et pourtant elle est rarement mise en lumière.
Nous vivons dans une société fascinée par les prises de conscience, mais une prise de conscience ne suffit pas à transformer une existence.
La transformation se produit dans ce qui vient ensuite : la réorganisation par l’effort de penser différemment. et d’agir sans repères.
La personne commence alors un travail patient.
Elle revisite :
Ses valeurs,
Ses priorités,
Ce qu’elle considère comme essentiel,
Sa définition de la réussite,
Ce qu’elle veut pour elle-même et pour sa vie,
Sa relation au travail,
À l'amour,
Au temps qui passe et à sa manière de l’employer,
À son corps, à la façon d’en prendre soin.
Elle interroge les croyances dont elle a héritées et les fidélités auxquelles elle reste attachée.
Elle observe à la loupe les rôles qui ne lui correspondent plus. Elle remet de la cohérence là où s'étaient accumulées les contradictions.
Elle cesse progressivement de construire sa vie autour de ce qu'elle pense devoir être, pour commencer à la construire autour de ce qui a du sens pour elle.
Cette étape demande du courage, car elle implique d’avancer sa carte, sans GPS, sans repères, et parfois de décevoir certaines attentes en renonçant à d’anciennes certitudes.
D'abandonner certaines versions de soi qui avaient pourtant été utiles jusque là.
L'identité évoluée
La transition identitaire n'a pas pour objectif de faire émerger une version parfaite de soi-même et ne permet pas davantage le bonheur permanent, mais elle conduit vers quelque chose de plus réaliste et de très précieux : une identité plus consciente, choisie, sortie de l’automatisme, de la dépendance à l’égo, aux rôles et au qu’en dira-t-on.
J'appelle cela une identité évoluée. Pas parce qu'elle serait supérieure à celle qui existait auparavant, mais parce qu'elle résulte d'un travail de discernement.
Elle est le fruit d'une rencontre plus honnête avec soi-même.
Nous passons beaucoup de temps à apprendre à réussir, performer, construire.
Nous apprenons dans ces périodes la valeur d’un autre apprentissage : se réorganiser intérieurement pour se permettre d’évoluer.
Une vie humaine est jalonnée de transitions identitaires et il faudra toutes les traverser.
Lorsque la vie vous secouera, aurez-vous le courage de répondre à cet appel ?
Derrière chaque transition identitaire se cachera la plus belle invitation : non pas devenir quelqu'un d'autre, mais vous rapprocher un peu plus de vous-même.
Crédit photo : Studio Payol